De l’art et de la manière de parvenir au sommet

En montagne, qu’importe le sommet tant qu’il y a le panache.

Atteindre un sommet n’a parfois pas grand-chose à voir avec escalader une montagne. Souvenez-vous de ces deux « alpinistes » qui, en juin dernier, ont posé leur avion à 400 mètres du sommet du Mont-Blanc, avant d’entreprendre la fin de l’ascension, à pied cette fois. Ces deux-là n’auront en fin de compte qu’atteint des sommets… de bêtise puisqu’un hélicoptère du peloton de gendarmerie de haute montagne les a surpris en route. Mais sinon, qui sait s’ils n’auraient pas fini par poster sur les réseaux sociaux les selfies attestant de leur conquête du toit de l’Europe.

D’autres à l’inverse s’interrogent : comment être sûr de pouvoir affirmer sans rougir qu’on a vraiment gravi les 4810 mètres mythiques entièrement ? Quel est le juste point de départ ? Se demande un article du blog Fastmountain. La mer ? Chez soi, quitte à longer l’autoroute pendant des heures si on habite loin des cimes ? Sans atteindre de telles extrémités, peut-on dire qu’on a « fait » le Mont-Blanc si on a pris le téléphérique jusqu’à l’Aiguille du Midi ? « Je ne crois pas avoir entendu quelqu’un dire que prendre le téléphérique, c’est tricher », sourit Didier Tiberghien, de la Compagnie des Guides de Chamonix. « Chacun vient trouver ce qu’il cherche en montagne, mais s’il y en a qui veulent partir de tout en bas, nous avons mis en place des programmes », rassure-t-il. Départ des Houches, à 1000 mètres d’altitude quand même.

Quel étage?   Photo: Craig Lugsden

Une évolution de conception

Dans les années 1970, un duo d’alpinistes polonais a incarné à merveille deux conceptions antagonistes et complémentaires de la discipline : Jerzy Kukuczka, le monstre physique, obsédé par la course aux sommets, qui fut le deuxième homme à gravir les quatorze 8 000 mètres après Reinhold Messner, et qui perdit la vie en Himalaya, dans la face sud du Lhotse. Et Wojciech Kurtyka, longiligne et élégant, qui préférait lui les belles parois, les lignes esthétiques, aux records. Peut-être est-ce d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il est toujours en vie. Après avoir formé pendant des années une des meilleures cordées d’alpinistes au monde, leurs approches ont fini par devenir irréconciliables. A chacun donc sa philosophie de la montagne.

« On peut monter à l’Aiguille du Midi à pied. On aura toujours la même vue mais elle sera plus belle. »

 

« En matière d’escalade de montagne, il n’y a pas de ligne rouge entre ce que vous pouvez faire et ce que vous ne pouvez pas faire, analysait l’article de Fastmountain. On peut prendre des produits dopants ou l’ascenseur. Là-haut, ça ne fait pas de différence. Les montagnes sont (encore) un espace de liberté où l’anarchie règne. (…) Il y a autant de motivations pour escalader une montagne que de personnes qui escaladent. » Alors après tout, si votre but est d’avoir accès à des paysages exceptionnels sans être forcément un sportif de haut niveau, pourquoi pas. Didier Tiberghien abonde, mais clôt le débat en citant un illustre membre de la Cie des Guides de Chamonix, Gaston Rébuffat : « On peut monter à l’Aiguille du Midi en téléphérique, on aura une belle vue. On peut monter à l’Aiguille du Midi à pied. On aura toujours la même vue mais elle sera plus belle. »

Dans le milieu « très élitiste » de l’alpinisme de haut niveau, il en va évidemment autrement. La fin ne justifie pas n’importe quels moyens. « Au XIXe siècle en Angleterre, rappelle Delphine Moraldo, auteure d’une thèse en sociologie intitulée « Les sommets de l’excellence »1, les pionniers de la discipline ont importé une éthique venue du sport, et du rugby notamment : ne pas tricher avec la montagne, qui est considérée comme un adversaire à part entière. Donc, si l’on veut que la victoire sur la montagne ait une vraie valeur, il faut le faire dans les règles. » Des normes tacites et édictées au fil des prouesses accomplies, chacune fixant la barre un peu plus haut. « Le bon style évolue au fil de l’histoire », souligne la chercheuse associée à l’ENS Lyon. Comme en témoignent les nombreuses polémiques. Dans les années 1880, on considérait par exemple que l’utilisation de la corde ou du grappin n’était pas loyale, alors qu’aujourd’hui, ces outils sont tout à fait acceptés. Paul Preuss, figure mythique de l’escalade en libre, farouchement opposé aux moyens techniques modernes, justifiait cet ascétisme avec humour (noir). En parlant du piton, rappelle Reinhold Messner qui lui a consacré un livre, il disait : « Il me semble que l’assertion : “si tu tombes, tu ne pends que de trois mètres à la corde” a moins de valeur éthique “qu’une chute et tu es mort”. » L’Autrichien est mort à 27 ans.

Photo: Kyle Johnson

 « A chacun de trouver l’équilibre qui permettra de grimper sans dénaturer l’expérience. »

Aujourd’hui, les puristes ne jurent que par le « style alpin », un style léger où l’ascension s’effectue en petites cordées, sans oxygène et sans porteurs. Après, tout est question de « compromis ». Entre escalader un rocher en tongs et à mains nues, et avoir recours à des produits dopants ou se faire déposer en hélicoptère, il y a tout un éventail de possibilités. A chacun de trouver l’équilibre qui permettra de grimper sans dénaturer l’expérience. Dans sa pratique, Kilian Jornet est à la recherche de l’aventure la plus épurée. Lors d’une conférence à Lausanne, il y a peu, le Catalan évoquait une de ces expéditions ultralégères réalisées en Himalaya, à trois et avec un minimum de nourriture. La cordée tentait d’ouvrir une nouvelle voie, mais s’était retrouvée bloquée en pleine tempête de neige, à 7 800 mètres d’altitude sur la face Nord-Est de l’Everest, échappant de justesse à une avalanche. « C’est cette expédition-là qui m’a appris que le style est bien plus important que la réussite. Même si on n’a pas réussi à atteindre le sommet, ce que j’ai appris m’a apporté beaucoup plus que la conquête des sommets que j’ai réussi à gravir », déclarait-il. Par email, Kilian développe sa réflexion. Il nous explique comment sa vision de la montagne et de la performance ont changé après des années à enchaîner les records avec le projet Summits of My Life. « Petit à petit, je me suis rendu compte que ce que j’aimais vraiment, c’était passer du temps en montagne, explorer de nouveaux endroits, faire des choses différentes. » Le tout avec son style « léger au niveau du matériel et respectueux de la montagne ». Et de conclure avec cette mystique propre aux montagnards : « C’est elle finalement qui choisit si on réussit ou pas nos objectifs. »

 

L’art et la manière

A une époque où les expéditions commerciales semblent rendre le sommet de l’Everest presque aussi accessible que le troisième étage de la tour Eiffel, la manière semble finalement revêtir plus de sens que la réussite. Ce sage Confucius ne le disait-il pas déjà voilà deux millénaires et demi ? « Le bonheur n’est pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir ». Un grimpeur mentirait s’il disait qu’il ne pense pas au sommet. Mais ce qui compte finalement, c’est le chemin parcouru pour y arriver. Le reste n’est que la cerise sur le gâteau. « Arriver en haut n’est pas une fin ultime », assure Monia Tonello. Surtout pas dans n’importe quelles conditions. Pour cette passionnée venue à l’alpinisme par l’escalade, pas question de se contenter de payer des guides « qui font tout » et vous emmènent au sommet. « Pour moi l’alpiniste, c’est quelqu’un qui sait lire une carte, interpréter la météo, assurer sa sécurité et celle de son compagnon de cordée. Quelqu’un qui se connaît assez et connaît assez bien la montagne pour analyser les risques, et donc qui a accumulé des expériences, peut-être même qui a eu des accidents. » Gravir une montagne, c’est pouvoir grimper en autonomie.

Photo : Jonathan Bell

« Les héros ne reviennent pas d’une course en montagne les extrémités gelées et en hélicoptère. »

D’autant qu’en alpinisme, atteindre le sommet ne suffit pas. Il faut ensuite entamer une redescente, parfois encore plus périlleuse que l’ascension, quand l’organisme est déjà bien entamé et l’esprit grisé par les cimes. Ceux qui sont allés décrocher les 8848 mètres de l’Everest, mais ne sont jamais revenus ou avec quelques orteils en moins le savent. En 2013, Yannick Graziani, guide de haute montagne expérimenté et son compagnon de cordée, Stéphane Benoist, ont frôlé la mort en redescendant l’Annapurna. A son retour, Yannick Graziani tenait à nuancer le récit héroïque : « Nous ne sommes pas des exemples à suivre. Les héros ne reviennent pas d’une course en montagne les extrémités gelées et en hélicoptère ». Tutoyer les sommets oui, mais pas à n’importe quel prix. Avant l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, la patronne de l’UTMB®, Catherine Poletti, le rappelait cette année : « En montagne, l’important, ce n’est pas le sommet, c’est de rentrer à la maison. » Alors parfois, à quelques dizaines de mètres avant le but tant rêvé, parce que la météo ne le permet plus ou que le corps ne suit plus, il faut savoir faire demi-tour. « Un alpiniste qui n’est pas capable de renoncer à temps est, si on peut dire, un mauvais alpiniste », tranche le guide de haute montagne Didier Tiberghien. L’orgueil ne pardonne pas.

1Delphine Moraldo. Les sommets de l’excellence. Sociologie de l’excellence en alpinisme, au Royaume-Uni et en France, du XIXème siècle à nos jours. Sociologie. Université de Lyon, 2017. Français.

Aurore Lartigue

Photo de couverture : Denys Nevozhai

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