Pablo Villa: le compte est bon

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Pour sa quatrième participation, Pablo Villa a enfin remporté la TDS (UTMB®, 145km, 9100m D+) au terme d’une course spectaculaire menée de main de maître. Retour sur la préparation d’une victoire où rien n’a été laissé au hasard.

 

LA REPUBLIQUE DU TRAIL : Bonjour Pablo, tu viens de León en Espagne. Pour les lecteurs francophones, peux-tu nous en dire un peu plus sur ta région?

Pablo Villa: Oui, c’est une province en dessous des Asturies, un peu au-dessus de Madrid où il y a de très belles montagnes, les Pics de l’Europe, un endroit idéal pour le trail.

 

RDT: As-tu toujours vécu là-bas?

PV: Oui.

 

RDT: Et à trois ans, tu te balladais déjà en montagne.

PV: Oui, depuis tout petit, avec mes parents, on allait souvent en montagne. On faisait un peu de tout : du ski, de la randonnée, de l’alpinisme, de l’escalade et même du canyoning.

Pics de l’Europe. Photo : Guillermo Alvarez

Entre Asturies, León et Cantabrie: les Pics de l’Europe

RDT: Tu t’es lancé dans le trail avec la « Travesera de Picos » (74km, 6100m D+) et cela a été une révélation pour toi.

PV: Exactement. C’est une course vraiment emblématique qui se déroule entre les provinces des Asturies, de León et de Cantabrie. Elle traverse les trois massifs des Pics de l’Europe à travers des endroits très sauvages. Je connaissais déjà ces montagnes, mais pas de cette façon, c’est-à-dire en courant. Courir était mon autre passion, alors en alliant course à pied et montagne, j’ai découvert le sport que je voulais pratiquer.

 

RDT: Le rapport dénivelé / distance de cette course est énorme…

PV: Oui, c’est peut-être la course la plus technique et la plus difficile qui soit en Europe, du moins sur cette distance. En plus, les villages sont assez éloignés les uns des autres et on se retrouve rapidement dans des zones très isolées où on dépend de soi-même et du fait qu’un hélicoptère puisse accéder en cas d’accident ou non, ce qui ajoute à la complexité.

 

RDT: Les Asturies ne sont pas la région la plus connue en dehors de l’Espagne, pourtant c’est l’un des plus beaux endroits du pays, n’est-ce pas?

PV: C’est un très bel endroit, oui, et quiconque connaît les Pics de l’Europe sait de quoi je parle. En termes de montagnes, le nord de León et le sud des Asturies sont une des plus belles régions d’Espagne. C’est le coin que je préfère, c’est très vert, les montagnes ressemblent beaucoup à ce que l’on peut trouver dans les Dolomites. Au nord de León, la vallée de Valdeón et tous les villages des Asturies alentours sont très beaux.

 

RDT: Et on mange bien?

PV: Ca, oui ! On mange très bien en Espagne et dans le nord, c’est encore meilleur. Ici à León, on mange très bien. A tel point que c’est difficile de trouver un endroit où l’on mange mal. On a de la chance !

 

50 nuances de gris. Photo: Guillermo Alvarez

Un compte à régler

RDT: En mars, tu as fini 2ème de la Transgrancanaria (128 km, 7500 m D+, Las Palmas), derrière Pau Capell. Depuis fin Aôut, les choses ont changé pour lui !

PV: Oui, en ce moment, je pense que c’est le meilleur coureur d’ultra au monde. Il maîtrise les courses de plus 100 kilomètres à la perfection. A la Transgrancanaria, il a gagné avec une autorité totale. Rien à dire, c’était impossible de l’approcher. A la base, j’y suis allé pour les points de l’UTMB® mais Pau avait vraiment un niveau plus élevé et je suis content de mon résultat. C’était la course la plus longue que j’ai faite en termes de kilomètres, et vu le peu d’entraînement que j’avais dans les jambes, j’ai été très heureux du résultat.

RDT: Comment fait-on pour arriver en forme si tôt dans l’année?

PV: Justement, je n’étais pas vraiment en forme ! J’étais même loin de mon meilleur niveau. Si on compare mon niveau à la Transgrancanaria et celui de la TDS, ça n’a rien à voir. Avec le niveau de la TDS à la Transgrancanaria, la course aurait peut-être été plus disputée mais ça, on ne le saura jamais. Pour moi, la clé pour performer sur ce type de course si tôt, ce n’est pas le résultat d’un an mais de beaucoup d’années d’entraînement. Cela fait 10 ans que je m’entraîne avec beaucoup de régularité et sans me blesser. Il est là le secret.

« Nous sommes rentrés à l’hôtel, avons commandé une pizza et bu des bières […] Il ne faut pas trop s’attacher aux victoires, ni vivre les défaites comme des catastrophes. »

RDT: En 2012, tu finis 4ème de la TDS. En 2017, tu abandonnes. En 2018, tu te perds alors que tu es en tête et cette année, tu reviens encore. Ne serais-tu pas un peu têtu?

PV: Si ! [rires] Mais si je n’étais pas têtu, je n’aurais jamais obtenu un tel résultat. Si tu te laisses influencer par les mauvais résultats ou les mauvaises périodes, tu finis par tout lâcher. Avec du travail, de la patience et surtout le plaisir de courir, tu es parfois récompensé de tes efforts, comme ce qui m’est arrivé cette année à Chamonix. Mais ne retenir que le résultat serait un peu trompeur. Ce qu’il faut valoriser, c’est l’effort produit. L’an dernier, je me suis perdu, j’ai mal géré ma course et j’ai dû abandonner. J’aurais dû rester plus calme mais finalement, je suis parti très satisfait parce que sur les 100 km parcourus, j’ai performé à un très, très bon niveau. Même si je n’ai pas atteint l’objectif, j’étais content de ma performance.

RDT: Quand tu as décidé d’abandonner, que s’est-il passé dans ta tête?

PV: Rien, j’étais avec mon frère, nous avons rigolé parce que je ne pouvais plus rien faire, ni marcher, ni manger. Nous sommes rentrés à l’hôtel, avons commandé une pizza et bu des bières. Le lendemain, nous sommes allés nous promener. Il ne faut pas trop s’attacher aux victoires, ni vivre les défaites comme des catastrophes. Quand on comprend cela, on vit les choses avec beaucoup plus de détachement. Personne ne veut abandonner mais si tu donnes tout et que tu abandonnes quand même, tu dois être satisfait de ta course. La seule chose que l’on peut contrôler, c’est l’effort que l’on produit. C’est comme un gâteau. Si tu donnes tout et que tu fais une bonne course, tu auras mangé tout le gâteau. Si en plus tu arrives placé, alors tu auras aussi la cerise sur le gâteau. Mais sinon, tu auras quand même mangé le gâteau!

« Je suis très exigeant envers moi-même et cela me posait des problèmes en course […] Il m’a fallu apprendre à contrôler mes émotions. »

Préparation à la victoire

RDT: Cette année, tu as déclaré être arrivé plus préparé que jamais. Qu’as-tu changé dans ta préparation?

PV: Ma préparation a été relativement similaire à celle de l’an dernier. Nous avons fait un peu plus de distance et les rythmes des séances d’entraînement ont été plus rapides mais le secret, comme je l’ai dit, ce sont mes dix saisons d’entraînement, faites avec beaucoup de régularité, progressivement et sans blessure. Pour atteindre un tel niveau, cela prend du temps.

Objectifs atteints, Transgrancanaria. Photo: JCD Fotografía

RDT: Tu as aussi dit ne pas avoir pensé à la victoire avant de rentrer dans Chamonix. Il semble qu’une des clés pour gagner, c’est d’être resté concentré jusqu’au bout.

PV: Oui, en vérité, je travaille avec une psychologue, Elena Santos, depuis deux ans. Elle m’a aidé à vivre davantage dans l’instant, dans le présent. Et c’est vrai que je me suis concentré sur le rythme à garder, sur ce qu’il fallait manger, boire, sur le parcours, et comme ça, la course s’est passée très vite. D’un coup, j’ai vu le panneau Chamonix et c’est là que j’ai compris que j’allais gagner. Mais avant, je suis resté concentré sur ma performance et je n’ai pas pensé à la victoire. L’an dernier, c’est le manque de concentration qui me fait perdre la course à 20 km de l’arrivée. J’ai appris qu’il faut rester concentré sur l’instant, on ne gagne une course que lorsqu’on franchit la ligne d’arrivée.

 

RDT: Comment travaille-t-on avec un psychologue?

PV: C’est un travail difficile parce que c’est beaucoup d’investissement personnel. Cela a commencé par une séance par semaine. On a travaillé sur l’aspect émotionnel pour comprendre pourquoi on ressent certaines choses des situations données. Je suis très exigeant envers moi-même et cela me posait des problèmes en course. Nous avons travaillé sur ces aspects, non seulement dans le domaine sportif mais aussi dans la vie quotidienne. Il m’a fallu apprendre à maîtriser mes émotions, à comprendre les déclencheurs de la tristesse ou de la colère et à me concentrer uniquement sur ce qui dépend de soi. Ce qui ne dépend pas de toi ne doit pas t’inquiéter car ce sont des facteurs que tu ne peux pas contrôler. Voilà un peu comment nous avons travaillé pendant deux ans.

 

RDT: Et c’est important de trouver le bon thérapeute.

PV: Trouver un professionnel qui te convienne, c’est indispensable, oui. Le couple, la famille, les amis sont aussi très importants dans la vie d’un sportif. En ce qui me concerne, mon entourage est très présent, ils me soutiennent dans tout ce que je fais et c’est ce qui compte pour moi.

 

RDT: Tu avais prévu une de faire la course en 19 heures et finalement, tu la boucles en 18 heures. Que s’est-il passé ?

PV: 18 heures, je ne pensais pas que c’était possible. Cela a aussi été une surprise pour moi. Les prévisions que j’avais faites étaient comparables à celles des années précédentes. Je pense que c’était surtout une journée idéale et qu’il y avait un niveau très élevé. Le rythme était rapide et puis j’ai sans doute fait la meilleure course de ma vie. Je me suis retrouvé dans de très bonnes conditions, tous les facteurs étaient réunis pour faire quelque chose de bien.

 

RDT: À un moment, il y a eu une grosse bagarre avec Hallvard Schjolberg. Es-tu arrivé à rester concentré sur ta course malgré tout?

PV: Je n’ai jamais vraiment perdu le fil de ma course, mais il y a effectivement eu une belle bataille. J’ai essayé de jouer avec mes armes, en faisant beaucoup d’attaques en montée, en descente et sur le plat, mais Hallvard est un coureur très dur, vraiment excellent. Il ne lâchait pas. Même quand j’attaquais, il revenait toujours et réattaquait derrière. Je pensais être plus costaud que lui mais je n’arrivais pas à faire le trou. Sur la montée de Hauteluce, après 100 km environ, j’ai vu quelques signes de fatigue, comme quand il se tenait devant moi et qu’il essayait de ralentir le rythme. Si tu te mets devant et que tu casses le rythme, c’est que tu n’es pas à l’aise. C’est à ce moment-là que j’ai tenté une nouvelle attaque et que j’ai réussi à le décrocher. Malgré cela, je n’ai jamais perdu de vue mon rythme et mon plan de course. Même en attaquant, j’ai toujours essayé de garder un peu de marge car il restait encore beaucoup de kilomètres avant l’arrivée.

Rester focus. Crédits: UTMB®

RDT: Tu t’es retourné plusieurs fois au sommet de Hauteluce, le col où tu as fait la différence. Audrey Tanguy, qui a également remporté la TDS, a fait la différence dans cette ascension. L’avais-tu identifiée comme un lieu d’attaque potentiel?

PV: Oui, j’avais identifié la montée de Hauteluce, le Col du Joly et le Col du Tricot, qui est très difficile, juste avant d’engager la descente vers Chamonix. C’était l’un des points clés car on a déjà pas mal de kilomètres dans les jambes. Cette montée est longue et j’ai pensé que c’était l’un des points où on pouvait faire la différence.

 

Espagne, le coup du sombrero

RDT: Cette année, l’Espagne a tout raflé à l’UTMB®. Comment l’expliques-tu ?

PV: Je pense que c’est une coïncidence. Luis Alberto Hernando et Pau Capell ne sortent pas de nulle part. Luis Alberto Hernando a remporté trois championnats du monde et la Transvulcania plusieurs fois, avec des records à la clé. C’est aussi un des rares coureurs à avoir battu Kilian Jornet alors ce n’est pas vraiment une surprise qu’il gagne la CCC. Pau, c’est un peu la même chose. Il a tout écrasé cette année et l’an dernier, il a aussi fait une saison incroyable. Donc oui, trois Espagnols ont gagné mais si on regarde le parcours de chacun, nous avons tous de très bons résultats depuis longtemps. Et puis, peut-être avons-nous aussi eu la chance de faire une des meilleures courses de notre vie au bon moment.

 

« Pour l’UTMB®, je veux arriver au top et pour cela, il me faut une grosse motivation. Le faire pour le faire, ça ne m’intéresse pas. »

 

RDT: Météo idéale aussi, avec beaucoup de soleil et de chaleur. Cela a-t ’il pu jouer?

PV: J’en ai parlé avec Luis Alberto Hernando avant la course. Il aime la chaleur plus que le froid. Curieusement, nous sommes originaires d’une région où les hivers sont très froids mais nous aimons tous les deux la chaleur. Alors oui, nous en profitons ou du moins Luis et moi sommes à l’aise avec la chaleur et le beau temps.

Alors, c’est qui le patron? Photo: Jose Miguel Muñoz Egea

RDT: D’après toi, quelle a été la performance la plus marquante cette année?

PV: Gagner l’UTMB® comme Pau l’a fait, c’est incroyable. Ensuite, bien sûr, à chaque fois que Kilian enfile ses baskets, il fait le spectacle. On ne peut que lui tirer un grand coup de chapeau pour ce qu’il a fait à Sierre-Zinal. En allant battre ce vieux record, il nous a tous laissés bouche bée.

 

RDT: Un autre Espagnol, Gorka Zubeldia, a aussi fait quelque chose d’incroyable…

PV: Oui, c’est un coureur unijambiste qui, si je ne me trompe pas, a réussi à terminer la CCC (UTMB®, 101km, 6100m D+). Ce qu’il a fait, c’est vraiment quelque chose. A côté, pour Luis Alberto, Pau ou moi-même qui passons notre temps à l’entraînement, c’est plus facile. Nous avons la chance d’être en possession de tous nos moyens et d’être en bonne santé pour s’entraîner et performer. Mais être capable de s’entraîner avec une seule jambe et faire ce que Gorka Zubeldia a fait, c’est autre chose. Cela a beaucoup plus de valeur pour moi.

 

RDT: Et maintenant, l’UTMB®?

PV: Tout à fait ! C’est une des dernières choses qu’il me reste à faire en trail. On va d’abord finir la saison et se reposer. Pour l’UTMB®, je veux arriver au top et pour cela, il me faut une grosse motivation. Le faire pour le faire, ça ne m’intéresse pas.

RDT: Si tu devais organiser un dîner avec tes idoles, qui inviterais-tu?

PV: Pour passer un moment et rigoler, Luis Alberto Hernando, sans hésiter. C’est un grand ami. J’inviterais Depa aussi, le speaker espagnol de l’UTMB®. Et puis Kilian aussi, c’est toujours intéressant de passer un moment avec lui, il a une vision et une expérience de la montagne incroyables.

 

RDT: Merci et bonne chance pour la suite !

PV: Merci à toi !

 

Pablo Villa – le palmarès:

  • UTMB® – TDS (145km, 9100m D+, Chamonix, France), 1er en 2019, 4e en 2015;
  • Ultra Pirineu (109.3km, 6400m D+, Baga, Espagne), 1er en 2017;
  • Transgrancanaria Ultra, 128km, 2e en 2019;
  • Transgrancanaria Advanced (63.8km, 2175m D+, Las Palmas, Espagne), 1er en 2018;
  • Champion d’Espagne de Trail (RFEA), 2018, 2e en 2017, 3e en 2016;
  • Champion d’Espagne de Skyrunning, 1er en 2015;
  • Marathon Ultra Pirineu, 1er en 2018;

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