Trail et hypnose, l’alliance qui détone

L’hypnose a déjà conquis de nombreux sportifs de haut niveau, d’autres hésitent encore à franchir le pas. De quoi s’agit-il concrètement ? Et quels sont les pouvoirs de cette discipline qui s’aventure de plus en plus sur le terrain du trail ? Décryptage.

 

L’hypnose : y croire ou pas

On en entend parler, certains la pratiquent, d’autres préfèrent la regarder de loin, les préjugés sur l’hypnose ont la vie dure. S’il concède avoir longtemps eu un a priori négatif, Thibaut Garrivier, vainqueur de la Transvulcania et 2ème de la CCC UTMB® en 2019, s’intéresse au sujet depuis peu : « Pour vraiment performer, il y a un moment où c’est important, surtout sur les ultras, où il faut être capable de mentaliser, de visualiser, que ce soit par la méditation ou l’autohypnose ».

En quoi l’hypnose serait-elle utile en trail ? Comment la définir et quels sont les sens qu’on pourrait lui prêter, ses fonctions et ses applications ? Après tout, peut-être qu’elle n’existe pas…

Ce serait un concept, une idée tellement subjective qui aime faire croire que la manipulation de notre mental est possible, que certaines personnes seraient plus réceptives que d’autres… une méthode en vogue transportée sur les autoroutes médiatiques de la médecine et du spectacle. Difficile de dire ce qu’elle est, existe-t-elle depuis la nuit des temps ou seulement depuis qu’elle trouve une légitimité à travers les approches thérapeutiques contemporaines ou les recherches en neuro-imagerie ? On pourrait évoquer les rites, les transes, les états de rêverie ; bref, des états dits modifiés de conscience. Il n’y aurait non pas une hypnose mais des hypnoses.

Portes ouvertes (sur soi-même). Photo: Bret Kavanaugh.

Un arc en ciel de transes quotidiennes

On connaît tous l’état d’hypnose, le matin au réveil, entre le monde des rêves et celui de la rationalisation, dans nos gestes automatisés devenus inconscients, au cœur de nos réactions spontanées où la conscience peut s’économiser, en passant par la contemplation où le temps se distord, les euphories, les états de rêverie : ce sont des dizaines d’instants quotidiens où notre système nerveux central nous autorise ou nous convoque à faire une pause… un mode veille, vital pour tout un chacun.

Autrement dit, une application naturelle pour s’apaiser, faire le tri dans les dossiers, fermer des onglets, prendre du recul et être plus à l’écoute de ses sensations. Une façon de s’ancrer dans l’instant présent et ainsi éviter que notre esprit ne s’égare dans le passé, en ressassant un sentiment contraire ou dans un futur encore lointain et forcément incertain comme la ligne d’arrivée. S’ancrer dans le présent, c’est justement une clé fondamentale de la performance en trail.

« Ce que je me dis agit sur mon système endocrinien et les hormones que je produis. »    

Si nous pouvons dire qu’il n’y a pas de journée sans états modifiés de conscience, sans cet arc-en-ciel de transes quotidiennes, pourquoi ne pas donc choisir un état d’hypnose idéal ? Un état propice à une meilleure adaptation aux émotions, aux changements et donc, à un meilleur rendement ?

 

Le trail : un concentré d’émotions qui convoque nos capacités d’adaptation

L’expérience de la course est palpitante. Simplement parce qu’elle est génératrice d’une large palette d’émotions. La concentration, la détermination, les objectifs fixés sont comme des permissions à explorer ces émotions sur le terrain : les doutes sur soi, la peur de l’effort ou de la douleur, la colère ou la tristesse d’un échec, le dépassement de soi, la joie d’être finisher ou de remporter une course sont autant de possibles qui rendent l’expérience unique.

Même avec le meilleur entraînement, la course en milieu naturel et l’ultra trail en particulier comportent toujours leurs lots de surprises. On aura beau se préparer, une météo changeante, un terrain devenu glissant, un coup de mou, des problèmes d’alimentation ou un bâton cassé sont autant d’aléas qui vont mettre notre capacité d’adaptation à rude épreuve.

Comment le corps va-t-il réagir, répondre et se dépasser ? A moins qu’il ne sombre ? Tout cela dépend bien souvent de notre mental, de nos croyances et de notre expérience de situations vécues qui forgent mécaniquement notre dialogue intérieur… et ces boucles de pensées sont rarement conscientisées.

En hypnose moderne, on aime croire que les liens sont étroits entre la pensée, les émotions et les comportements. Car notre système de pensée influe directement sur nos comportements : ce que je me raconte de ce que je crois être possible ou pas détermine les réponses de mon corps. On parlerait alors de pédagogie ou de préparation mentale, bien connues de certains coureurs. Comme Cédric Gazulla, champion de France 2018 du 100km qui a déjà témoigné à propos des effets calmants de l’hypnose sur son état, ou encore Pierre Boucher, deux participations au Chartreuse Terminorum et quelques beaux résultats à son actif, qui utilise ces techniques pour gérer sa fatigue.

« Au quotidien, de nombreuses réactions s’automatisent, créant des routines psychologiques qui brident notre capacité d’adaptation. »

Le plus déterminant est qu’au cœur de cette relation mental-comportements, il y a ce passage par nos émotions. Ce que je me dis agit sur mon système endocrinien et les hormones que je produis. Je ressens instantanément l’émotion qui est liée à cette pensée et toutes ses images. 

Faites-le test : fermez les yeux un instant et pensez à une situation qui vous a stimulé et empli de confiance ou de détermination. Plus vous détaillez cette image, plus vous précisez le contexte dans son ambiance, ses couleurs, ses sons et ses perceptions et plus vous ressentez l’émotion clé de ce moment-là. Votre cerveau l’imagine comme une situation réelle et va permettre à des neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine de s’activer : vous le vivez et votre corps va s’adapter plus facilement en réponse à cette information.

L’ascenseur émotionnel. Photo: Laura Cleffmann

Vous pourriez au contraire repenser à un échec et les effets seraient inverses… déployant leur lot de cortisol ou d’adrénaline et provoquant un stress inutile. C’est exactement ce qui se passe mentalement lorsque nous croyons perdre nos moyens, sauf que ces pensées sont nombreuses et peu conscientes… sans compter que par associations d’idées, notre cerveau peut passer en revue de nombreux éléments négatifs en lien avec l’émotion traversée. Un effet boule neige qui nous emmène insidieusement sur le chemin d’une performance médiocre, voire de l’abandon.

Au quotidien, de nombreuses réactions s’automatisent, créant des routines psychologiques qui brident notre capacité d’adaptation. Pour le trail, c’est la même chose : choisit-on de subir ou d’agir sur notre système de pensée ?

 

Sortir du « mode par défaut »

La suite est vite appréhendée : si ce à quoi je pense agit sur ma sphère émotionnelle et que mon corps y répond, alors comment faire pour éviter le mode par défaut que mon esprit déclenche ?

« L’état hypnotique permet en effet de créer une qualité de communication interne souple qui améliore la concentration, la gestion du stress ou de la fatigue. »

De nombreux outils très accessibles peuvent être utilisés : les types de respiration, les processus de visualisation, les mots clés utilisés comme des mantras, les gestes ressources que sont les systèmes d’ancrages physiques, etc.

Avec un peu de pratique, ces outils s’avèrent rapidement efficaces et permettent de concentrer son esprit sur un « mode course » plus efficace. L’état hypnotique permet en effet de créer une qualité de communication interne souple qui améliore la concentration, la gestion du stress ou de la fatigue.

Comment ? En suggérant, en changeant les modalités de nos autosuggestions. Une sorte de reprise des commandes du mental pour se suggérer un état de disponibilité psychique et physique qui favorise l’écoute des besoins réels à l’instant T. Les autosuggestions vont favoriser la création de l’état hypnotique et la navigation dans cet état. Comme pour donner les directions prioritaires à notre système nerveux central. Bref, assurer le bon co-pilotage de son cerveau !

Nous avons tous connu des coups de fatigue, un moral en baisse et un dialogue intérieur peu constructif. Souvent, cette spirale négative est due à une baisse de dopamine, un neurotransmetteur qui affecte le mouvement musculaire, la croissance des tissus, le fonctionnement du système immunitaire et intervient même dans la sécrétion de l’hormone de croissance. Le simple fait de constater ces phénomènes risque fort de les amplifier. Dans ce cas, sortir du mode par défaut reviendrait à prendre conscience qu’il ne s’agit que d’une peur.

Il faut se voir de haut, très haut, et prendre du recul pour ensuite se mettre à l’écoute de cette information et la transformer. Une méthode de dissociation pour sortir des sensations vécues comme un frein, pour ensuite mieux revenir en soi dans la direction qui convient. Si dans cet état je pense à chaque molécule de dopamine agissante dans mon corps et irrigant chacun de mes organes, mon attention se dirige alors vers mon besoin. Je peux la visualiser dans ses couleurs, ses mouvements, son rythme… chaque détail symbolique va aider le cerveau à traiter cette information.

Étonnamment, cette pensée régule la chimie hormonale interne, l’émotion est mieux traversée et le corps répond autrement. Cet instant est un passage clé, car dès que je constate une progression quelle qu’elle soit, je peux me concentrer dessus et amplifier les bénéfices ressentis !  

Une alliance entre la course et les états modifiés de conscience

On pourrait se poser la question suivante : que recherche-t-on réellement dans la pratique du trail ? Qu’est-ce qui motive le plus au fond ?

Est-ce une recherche de dépassement, une envie de redonner de la place à son corps et à ses sensations, d’être en lien avec la nature ou de rester en forme ?

Beaucoup de coureurs évoquent les émotions que le trail procure, le sentiment d’aventure et de liberté que sa pratique génère.

Quand on court, notre manière de penser n’est plus la même et peut comporter un éventail de perceptions très intenses, créant du doute, de la peur, de l’envie, de la joie, voire de l’extase ! Cette aventure émotionnelle n’est-elle pas ce qui permet de se sentir exister, puissamment vivant dans ces instants ?

Un lien peut se créer notamment avec le fameux “état de flow”, un concept en psychologie défini comme un état d’activation optimale dans lequel le sportif est complètement immergé dans l’activité, dans un plaisir intense, un peu comme une finalité, un but ultime. Le père fondateur de ce concept, Mihaly Csikszentmihalyi, a identifié plusieurs indicateurs de l’apparition et de l’intensité du flow : ces moments où l’on perçoit comme un équilibre entre ses compétences personnelles et le défi à relever; des feedbacks très clairs, des sensations de contrôle sur les actions réalisées et sur l’environnement ; l’absence de stress, d’anxiété et d’ennui ainsi que la perception d’émotions positives.

Bref, cette « centration positive » permet de booster le plaisir et de ne pas rester focalisé sur des éléments négatifs. Voilà peut-être le plus grand des enjeux lorsque l’on court un trail ou un ultra.

Etats modifiés de conscience. Photo: Bret Kavanaugh.

« L’état hypnotique permet de créer une qualité de communication interne souple qui améliore la concentration, la gestion du stress ou de la fatigue. »

De nombreux outils très accessibles peuvent être utilisés : les types de respiration, les processus de visualisation, les mots clés utilisés comme des mantras, les gestes ressources que sont les systèmes d’ancrages physiques, etc.

Avec un peu de pratique, ces outils s’avèrent rapidement efficaces et permettent de concentrer son esprit sur un « mode course » plus efficace. L’état hypnotique permet en effet de créer une qualité de communication interne souple qui améliore la concentration, la gestion du stress ou de la fatigue.

Comment ? En suggérant, en changeant les modalités de nos autosuggestions. Une sorte de reprise des commandes du mental pour se suggérer un état de disponibilité psychique et physique qui favorise l’écoute des besoins réels à l’instant T. Les autosuggestions vont favoriser la création de l’état hypnotique et la navigation dans cet état. Comme pour donner les directions prioritaires à notre système nerveux central. Bref, assurer le bon co-pilotage de son cerveau !

Nous avons tous connu des coups de fatigue, un moral en baisse et un dialogue intérieur peu constructif. Souvent, cette spirale négative est due à une baisse de dopamine, un neurotransmetteur qui affecte le mouvement musculaire, la croissance des tissus, le fonctionnement du système immunitaire et intervient même dans la sécrétion de l’hormone de croissance. Le simple fait de constater ces phénomènes risque fort de les amplifier. Dans ce cas, sortir du mode par défaut reviendrait à prendre conscience qu’il ne s’agit que d’une peur.

Il faut se voir de haut, très haut, et prendre du recul pour ensuite se mettre à l’écoute de cette information et la transformer. Une méthode de dissociation pour sortir des sensations vécues comme un frein, pour ensuite mieux revenir en soi dans la direction qui convient. Si dans cet état je pense à chaque molécule de dopamine agissante dans mon corps et irrigant chacun de mes organes, mon attention se dirige alors vers mon besoin. Je peux la visualiser dans ses couleurs, ses mouvements, son rythme… chaque détail symbolique va aider le cerveau à traiter cette information.

Étonnamment, cette pensée régule la chimie hormonale interne, l’émotion est mieux traversée et le corps répond autrement. Cet instant est un passage clé, car dès que je constate une progression quelle qu’elle soit, je peux me concentrer dessus et amplifier les bénéfices ressentis !

Une alliance entre la course et les états modifiés de conscience

On pourrait se poser la question suivante : que recherche-t-on réellement dans la pratique du trail ? Qu’est-ce qui motive le plus au fond ?

Est-ce une recherche de dépassement, une envie de redonner de la place à son corps et à ses sensations, d’être en lien avec la nature ou de rester en forme ?

Beaucoup de coureurs évoquent les émotions que le trail procure, le sentiment d’aventure et de liberté que sa pratique génère.

Quand on court, notre manière de penser n’est plus la même et peut comporter un éventail de perceptions très intenses, créant du doute, de la peur, de l’envie, de la joie, voire de l’extase ! Cette aventure émotionnelle n’est-elle pas ce qui permet de se sentir exister, puissamment vivant dans ces instants ?

Un lien peut se créer notamment avec le fameux “état de flow”, un concept en psychologie défini comme un état d’activation optimale dans lequel le sportif est complètement immergé dans l’activité, dans un plaisir intense, un peu comme une finalité, un but ultime. Le père fondateur de ce concept, Mihaly Csikszentmihalyi, a identifié plusieurs indicateurs de l’apparition et de l’intensité du flow : ces moments où l’on perçoit comme un équilibre entre ses compétences personnelles et le défi à relever; des feedbacks très clairs, des sensations de contrôle sur les actions réalisées et sur l’environnement ; l’absence de stress, d’anxiété et d’ennui ainsi que la perception d’émotions positives.

Bref, cette « centration positive » permet de booster le plaisir et de ne pas rester focalisé sur des éléments négatifs. Voilà peut-être le plus grand des enjeux lorsque l’on court un trail ou un ultra.

« L’hypnose peut devenir un outil qui permet de ne plus courir après le résultat, mais d’être en lien direct avec ses pensées et ses sensations pour les rendre perfectibles. »

Ces formes de perceptions nous racontent cette histoire que les ingrédients du trail permettent parfois naturellement cette modification d’état de conscience, peut-être est-ce en partie ce qui crée l’élan, la motivation. Quand bien même, il serait alors pertinent de se demander si justement, l’accès à ces différentes formes d’états ne sont pas l’occasion d’être en lien autrement avec soi-même ? Avec toutes nos capacités utiles sur le moment ?

Nous pourrions alors envisager les choses de deux façons : soit en étant attentif à ces modifications vécues à l’entrainement pour capter ce changement d’état de conscience et l’utiliser. Soit en se créant soi-même cet état de disponibilité, ce vécu hypnotique.

Positive attitude. Photo: Jon Tyson.

Apparait alors l’outil de l’autohypnose qui propose la mise en pratique de techniques simples et combinables. Jonathan Bel-Legroux, hypno thérapeute et coach d’athlètes de haut niveau, le confirme : il s’agit alors “d’entrainement mental, car le mental s’entraîne, tout comme le corps, l’agilité, la force… (et l’on peut) utiliser chaque moment d’action pour entraîner la tête en même temps”.

Son ouvrage “Autohypnose et performance sportive” permet de s’approprier les bases de cette pratique en toute simplicité.

De même, un accompagnement personnalisé par la pratique de l’hypnose peut être engagé pour toutes celles et ceux qui souhaitent aller plus loin, afin de mieux se connaître et de développer ses potentiels.

Si chaque course comporte ses propres composantes hypnotiques, alors l’hypnose peut devenir un outil qui permet de ne plus courir après le résultat, mais d’être en lien direct avec ses pensées et ses sensations pour les rendre perfectibles.

Hervé Munier-Didière

 

 

Note sur l’auteur :

Hervé Munier-Didière est maître-praticien, certifié en Hypnose Ericksonienne et formateur à l’Académie de Recherche et de Connaissances en Hypnose Ericksonienne à Paris. Hervé est également superviseur de praticiens exerçant en cabinets et formateur en établissements de santé.

 

Photo de couverture: Efe Kurnaz.

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